Sortir de la spirale du harcèlement scolaire

Le harcèlement scolaire, on en parle de plus en plus, et tant mieux. Car les chiffres sont alarmants : selon l’Education Nationale elle-même, 1 écolier sur 8 et 1 collégien sur 10 en sont victimes chaque année. C’est 2 à 3 enfants victimes par classe. Les victimes étant harcelées par des groupes, le nombre d’enfants et de familles directement concernés par le harcèlement est bien plus élevé encore. Mais comment sortir du harcèlement scolaire ?

Souvent, on considère que c’est à l’école de faire cesser le harcèlement, et de s’assurer qu’il ne reprend pas. C’est une demande légitime : quand on confie ses enfants à l’institution scolaire, on attend que leur sécurité soit assurée. Toutefois, cette demande se heurte à des limites …

La tentation répressive et ses limites

À l’école, comme au collège, on ne peut pas être tout le temps derrière chaque élève. Et les élèves harceleurs savent bien que ce qu’ils font est mal, interdit, réprouvé par le monde des adultes, et ne le font pas ouvertement en général. Quand les enseignants prennent les harceleurs sur le fait, ils les sanctionnent durement dans l’immense majorité des cas. Malheureusement, cela arrête rarement le harcèlement, qui reprend de plus belle quand les enseignants vaquent à d’autres occupations.

Le harcèlement, comment ça marche ?

Le triangle de Karpman est un « jeu », c’est-à-dire un schéma répétitif d’interactions décrit en Analyse Transactionnelle. Nous jouons tous à ces jeux pas franchement amusants, le plus souvent agaçants, dans notre vie quotidienne. Celui-là se joue sur 3 positions (pas forcément à trois, car une personne peut prendre successivement plusieurs positions, comme c’est le cas des pervers narcissiques par exemple, ou dans les violences conjugales mais je m’égare …).

Les noms des trois positions sont très parlants, et on voit bien en quoi ces positions s’appliquent au harcèlement :

illustration : triangle de Karpman

Tous les acteurs du jeu sont persuadés de détenir LA vérité sur ce qui se joue, et pensent que les autres ont tort et/ou leur font du tort. Et ils se rendent mutuellement responsables de la situation, sans voir que chacun a une part de responsabilité (je passe pour l’instant sur les responsabilités extérieures, par exemple concernant la manière dont s’est construit le persécuteur …).

  • Le persécuteur est bien sûr responsable en premier lieu : après tout, c’est lui qui enclenche le mécanisme !
  • Mais la victime aussi, même si c’est difficile à dire et encore plus à entendre (comprenez bien que moi qui vous écris ici, je suis la mère de deux enfants qui ont été victimes de harcèlement au collège pour l’une, et dès le CP pour l’autre !) : en acceptant de se mettre en position de faiblesse, en acceptant le rôle de victime, en faisant appel à une aide extérieure, la victime « récompense » le persécuteur qui éprouve le plaisir de voir son pouvoir sur l’autre faire son effet. Il va bien sûr de soi que contrairement à ce que certains véhiculent, je ne dis pas ici que les victimes cherchent à l’être pour attirer l’attention sur elles. Je dis juste qu’elles n’ont pas les clés a priori pour ne plus l’être et qu’il faut les leur donner.
  • Et enfin, le sauveur, en confortant la victime dans sa position de victime, en agissant à sa place, ne fait que renforcer le jeu. Car le sauveur (parent, enseignant) ne peut pas toujours être là, et le retour de bâton peut être très violent quand il a disparu de l’horizon. Et la victime n’est pas mieux armée qu’avant son intervention.

Comment mettre fin au jeu ?

C’est bien de savoir ça, mais en quoi ça peut aider ? Comment mettre fin à ce « jeu » qui n’en est pas un ?

Refuser de jouer

La première chose à faire est de refuser de jouer son rôle comme on l’a toujours fait. Bien évidemment, il ne faut pas compter sur le persécuteur pour le faire : il n’y trouvera aucun intérêt immédiat. Restent les acteurs en position victime et sauveur, qui peuvent changer d’attitude.

Emmanuelle Piquet propose de rompre le cercle en affûtant des « flèches », c’est-à-dire des répliques bien senties destinées au harceleur (ou au chef du groupe de harceleurs).

Petit exemple réel : R., 11 ans, « différent » (les élèves « différents » sont des victimes de choix), est harcelé par une élève de sa classe qui fréquente aussi la même activité extrascolaire. Le harcèlement est discret dans sa mise en oeuvre, et s’exprime tant au collège que lorsqu’ils se retrouvent pour leur activité. Il en parle à sa mère, qui en touche un mot à l’animateur et au prof principal (histoire qu’ils soient vigilants et qu’ils comprennent une éventuelle « explosion » du garçon). Mais surtout, elle va passer une soirée à préparer quelques « flèches » avec son fils, et à monter un jeu de rôle pour qu’il s’entraîne à les décocher. Il s’est beaucoup amusé à inventer des flèches, à les affûter, à imaginer leur effet quand il les enverrait … et il n’a jamais eu à le faire ! Quand il s’est retrouvé en présence de la fille, il devait avoir l’air nettement plus sûr de lui (en revanche, il refuse désormais catégoriquement tout travail de groupe ou d’équipe avec elle 😉 ). Les flèches ? « Tu t’ennuies tellement que tu aies besoin de passer ton temps avec moi comme ça ? », « Tu es amoureuse ou quoi ? Désolé, je ne suis pas intéressé … » Pas grand-chose, mais ça a suffi à le sortir de sa position victime. Et ce jeu ne peut pas se jouer sans victime.

Pour en savoir davantage sur la méthode d’Emmanuelle Piquet :


Rompre l’isolement et faire alliance

Une autre chose à faire pour ne plus attirer les persécuteurs est de faire alliance. Les harceleurs s’attaquent aux personnes isolées, et tendent aussi à isoler davantage encore leurs victimes.

Alors, que vous soyez parent ou enseignant, favorisez les alliances entre élèves autour des victimes.

Si votre enfant est harcelé, invitez d’autres enfants de la classe, de l’école, à passer du temps chez vous avec votre enfant, autour de jeux, d’un goûter, … Bien sûr, il faut que votre enfant choisisse qui il souhaite inviter ! Favorisez ses liens avec les autres, même si ce n’est pas simple quand il est en plein harcèlement. Mais trouver de bons camarades peut vraiment l’aider ! D’autant que ça l’aidera à reprendre confiance en lui, que ça boostera son estime de soi, sans doute bien entamée par ses déboires.

Si vous êtes enseignant, trouvez le moyen de créer des rapprochements entre la victime et des élèves « responsables » et naturellement aidants, ou entre victimes. Il y a bien des occasions pour cela : sports d’équipe, travaux de groupe, exposés, tutorat scolaire (que la victime soit aidante ou aidée).

Un autre exemple : D., 11 ans lui aussi, vient d’entrer au collège. Lui aussi est « différent ». Il a été harcelé du CE2 au CM2 par deux garçons, qui se retrouvent dans sa classe (oui, il s’est passé quelque chose d’anormal au moment où le maître a transmis les informations au collège ; il semblerait qu’il ait pensé que les problèmes avaient été résolus … mais je m’égare encore). Au bout de trois jours, le harcèlement reprend. Malheureusement pour les harceleurs, et heureusement pour D., devant les yeux de la prof d’anglais. Sanction, entretien des agresseurs avec la prof principale et la CPE. lls sortent de là tout tremblants et contrits … mais rebelote dix jours plus tard ! Chassez le naturel … Heure de vie de classe. Topo éducatif sur le harcèlement, sans nommer personne. Toute la classe convient que « c’est maaaaaaaaaal », le harcèlement. Même les harceleurs, bien sûr. Mais surtout, la prof principale réussit à faire passer l’idée que les harceleurs profitent de l’isolement de leurs victimes, et que le meilleur moyen de ne pas les laisser faire est de ne pas laisser les victimes seules.

Bien sûr, tous les élèves de la classe ne sont pas devenus les meilleurs amis du jeune D. Mais il y en a suffisamment qui sont allé(e)s vers lui et qui ont condamné les agresseurs pour qu’ils s’arrêtent. Et le plus beau : un mois plus tard, D. et deux de ses trois harceleurs se sont présentés aux élections de délégués. D. a été élu haut la main, et les deux « caïds » n’ont récolté que leurs voix et celle de leur commplice !

Dommage tout de même que la prof principale ait eu besoin de se battre pour qu’il reste avec plusieurs de ses nouvelles amies en 5e …

Du côté des adultes : éduquer

Le rôle des adultes n’est donc pas de voler au secours de la pauvre victime, tel Zorro prêt à ridiculiser un militaire d’opérette. Il est d’éduquer. Éduquer les victimes, comme les harceleurs et les témoins.

Voilà pourquoi les campagnes sur ce thème sont si importantes. Et voilà sans doute pourquoi on s’intéresse aujourd’hui surtout à éduquer la majorité silencieuse, celle qui réprouve mais qui, traditionnellement, laissent faire par peur d’être les prochaines sur la liste des agresseurs.

Bravo aux élèves de l’atelier médias du collège Albert Sidoisne de Bonneval en Eure-et-Loir pour leur clip : ils ont tout compris ! Et merci à leur professeur-documentaliste et à leur infirmière qui les ont aidés à comprendre, bien sûr !

Le site officiel #NonAuHarcèlement

Et si c’est mon enfant qui harcèle ?

Parfois, malheureusement, on apprend que le harceleur, c’est son propre enfant ! Je vais supposer que vous ne faites pas partie de ceux qui minimisent, voire qui en ressentent une certaine fierté (oui, ces parents-là existent aussi …). Que faire alors, quand on vient d’apprendre cela ?

Il va de soi que vous n’allez pas féliciter votre chérubin dans de telles circonstances. Mais à part ça ?

Voici ce qu’il faudrait faire dans l’idéal (et en gardant son calme … hum …) :

  • Maintenir les conditions du dialogue. S’il se sent accusé, il va être sur la défensive, et vous n’arriverez à rien.
  • Parler du harcèlement, à l’occasion d’un reportage, ou d’un spot de sensibilisation par exemple. Dites ce que vous en pensez, demandez-lui ce qu’il en pense, pourquoi des enfants peuvent en harceler d’autres, s’il connaît des situations de harcèlement dans son établissement. C’est toujours mieux de le faire en amont, avant d’avoir été informé d’une situation de harcèlement dans laquelle son enfant est impliqué.
  • Il se peut que votre enfant soit devenu harceleur après avoir été harcelé ou agressé lui-même … C’est un moyen de protection contre les agressions des autres, et un moyen de restaurer sa confiance en soi. Si vous découvrez que c’est le cas, l’écouter et le rassurer est une première étape importante. Ensuite, vous pourrez travailler avec lui sur l’empathie : il a été dans la position de sa victime, et sait que c’est injuste. Et se voir sous les traits de son agresseur n’est pas vraiment valorisant. Mais il peut avoir besoin d’aide pour sortir de son rôle, et donc reprendre une position médiane, hors du triangle.
  • Accepter et faire comprendre la sanction de son établissement scolaire, si sanction il y a. Les parents et les enseignants doivent faire équipe dans leur tâche éducative. Encouragez aussi votre enfant à « réparer », de la manière qu’il jugera la plus appropriée : excuses en face à face, lettre d’excuse, ou autre. On parle bien d’encouragements, pas d’obligation de réparer immédiatement. Il faut que ce soit sincère, que ça vienne d’une prise de conscience de sa part.

Et n’oubliez pas qu’il existe un numéro vert (donc gratuit) où vous pouvez exposer votre situation, que vous soyez élève, parent ou enseignant, victime ou témoin :

le 30 20

(du lundi au vendredi, de 9h à 18h)

 

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